Le blog de Mgr Claude DAGENS

"ILS N'ONT TRAVAILLÉ QU'UNE HEURE !" Homélie pour le 25e anniversaire d'ordination au diaconat de Jean-Paul Morin, le 21 septembre 2014, à Ruffec

22 Septembre 2014 Publié dans #Homélies

"ILS N'ONT TRAVAILLÉ QU'UNE HEURE !" Homélie pour le 25e anniversaire d'ordination au diaconat de Jean-Paul Morin, le 21 septembre 2014, à Ruffec

Cher Jean-Paul, chère Nicole,

Vous savez, comme moi, qu’il faut faire un bon usage des anniversaires. Il faut qu’ils soient des occasions de rencontres, et non pas de bilans.

Surtout lorsque la Parole de Dieu nous oblige à comprendre que la mesure de Dieu est sans mesure, qu’elle est absolument incomparable à nos mesures humaines. C’est tout le sens de l’Évangile de ce dimanche.

Cette parabole des ouvriers de la onzième heure est étonnante et presque scandaleuse. Le maître du domaine ne demande pas aux ouvriers : « Combien d’heures avez-vous travaillé ? Faisons nos comptes et votre salaire sera ajusté à votre travail ! » Pas du tout : la mesure salariale dépend de l’engagement initial, et c’est finalement le même barème pour tous, les derniers comme les premiers.

Nous ne savons pas assez à quel point l’Évangile du Christ est subversif, ou plus exactement, plus profondément, à quel point il révèle que les façons d’agir du Père des cieux sont différentes des nôtres. Et bien entendu, il ne faudrait pas opposer à l’Évangile les règles élémentaires de la justice salariale ou les exigences morales du profit des entreprises. Pour Dieu, ce qui est promis reste promis et sera donné, Dieu ne déroge jamais à cette générosité sans mesure qui est la sienne à notre égard.

Et ce faisant, l’Évangile ne cherche pas à établir un programme d’égalitarisme absolu, ni à organiser la révolte contre la rentabilité des entreprises. Ce qui est visé par Jésus, ce ne sont pas les lois de l’économie, c’est le cœur des hommes, c’est ce regard mauvais qu’il surprend chez ceux qui voudraient devenir à sa place les maîtres du système. « Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi je suis bon ? »

C’est là que s’enracine la violence, et même cette violence économique qui fait partie du système de la mondialisation. Jésus ne se prononce pas contre les inégalités de salaires et de situations sociales qui existaient aussi dans l’Empire romain. Il fait beaucoup plus : sans renverser les lois établies, il introduit à l’intérieur de ces lois une autre façon de regarder les autres, non pas à partir de leur richesse et de leurs salaires, mais à partir de leur égale identité d’enfants de Dieu, embauchés dans cette entreprise immense qu’est le monde créé par Lui, « la vigne du Seigneur ».

Et, dans ce monde, la valeur absolue, incomparable, sans prix, c’est la personne humaine, avec ce qu’elle a d’unique, à partir de cette confiance inouïe que Dieu accorde à chacun de ses enfants : « Venez ! Venez travailler ! Associez-vous à ceux et celles qui sont déjà là ! Ne restez pas à l’écart car l’isolement est pire encore que l’absence de travail ! Devenez ou redevenez membres de la famille de Dieu, et soyez heureux de participer à ce travail commun qui prépare les vendanges ou les moissons ! »

L’Évangile ne casse pas les logiques économiques, il y introduit une autre logique, celle qui commence par le respect et qui se déploie à travers des solidarités actives. Qui donc est Dieu pour oser une telle transformation du monde, qui passe par les consciences et les cœurs ?

C’est là que s’enracine la responsabilité politique des chrétiens dans notre société. Nous ne faisons pas la leçon aux autres. Nous n’imposons aucune solution technique, mais nous avons en vue le Royaume de Dieu et sa justice originale, qui conteste, quand il le faut, tout ce qui tend à déshumaniser nos relations humaines, nos pratiques économiques, nos projets de société.

Tout en prenant votre retraite professionnelle, Jean-Paul, vous demeurez diacre, et Nicole demeure associée de très près à votre vie et à votre mission. Je vous demande de continuer à puiser dans l’Évangile du Christ les raisons de votre existence et de votre ministère. Ce n’est pas une affaire de fonctionnement et de règles. C’est une affaire de don de soi, de conversion au Christ, de courage, parfois, pour surmonter les épreuves, pour pardonner quand il faut pardonner, et pour que, dans votre corps, comme pour l’apôtre Paul, soit manifestée la grandeur du Christ, la grandeur de sa miséricorde.

+ Claude DAGENS, évêque d’Angoulême

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