Le blog de Mgr Claude DAGENS

FAIRE LA GUERRE POUR TUER LA GUERRE. Homélie lors de la messe à la cathédrale d'Orléans, le 8 mai 2014, pour la fête de Jeanne d'Arc

9 Mai 2014 Publié dans #Homélies

FAIRE LA GUERRE POUR TUER LA GUERRE. Homélie lors de la messe à la cathédrale d'Orléans, le 8 mai 2014, pour la fête de Jeanne d'Arc

Il y a quelques semaines, un homme qui a eu des responsabilités politiques en France, m’a dit d’une façon quelque peu provocante : « Finalement, la seule question qui compte, c’est de savoir comment Dieu agit dans le monde. »

J’ai été touché par cette question. J’y ai répondu d’abord par le silence et je l’ai prolongée en moi. Et aujourd’hui, à Orléans, j’y répondrai à partir de ce que le Dieu vivant nous dit de lui-même à travers cette jeune fille qui va, en quelques mois, réaliser ce qu’elle a annoncé : elle va libérer Orléans, elle va faire sacrer le Dauphin Charles en la cathédrale de Reims, et il ne lui restera plus qu’à suivre Jésus, en se laissant arrêter à Compiègne et emmener à Rouen où elle sera condamnée et brûlée vive. À vue humaine, c’est une belle aventure qui se termine mal, comme la Passion de Jésus.

Mais que s’est-il donc passé pour que cette aventure un peu folle demeure inscrite dans la mémoire des Français, spécialement ici à Orléans ? Comment Jeanne la bergère et la guerrière nous parle-t-elle de Celui dont elle a porté le message libérateur ?

Frères et sœurs, attention à nous, car il faut aller au-delà des images d’Épinal et comprendre, comme Péguy l’avait compris, que l’action efficace de Dieu n’abolit rien des horreurs de la guerre, ni des violences qui marquent notre histoire, aujourd’hui même en Ukraine, en Syrie, en Centrafrique, et aussi chez nous, lorsque la guerre économique s’aggrave et que se multiplient des pauvretés muettes qui peuvent toujours dégénérer en désespérances.

Le plus étonnant, c’est que Celui que nous appelons Dieu agit presque toujours par surprise. Le pape François affirme même que Dieu est surprise, et il en sait quelque chose, lui, le nouvel évêque de Rome élu par surprise en mars 2013. Jeanne, la bergère de Domrémy, a été surprise par ces voix qui la réveillent et qui l’envoient en mission, vers la cour du Dauphin, à Chinon, et ensuite à Orléans, et ensuite à Reims.

Celui que nous appelons Dieu n’est pas le produit de nos phantasmes religieux. Il se révèle en s’ouvrant à nous, quitte à passer par des intermédiaires qualifiés, des anges et des saints. La jeune Jeanne a accepté cette révélation surprenante. Jamais elle n’en doutera. Dieu est avec elle. Elle est conduite. Elle se met en route. Rien ne l’arrêtera.

Mais le sceau de Dieu, c’est son engagement en faveur de la liberté et de la dignité des hommes et des peuples qui souffrent. Le Dieu de Jeanne n’est pas le Dieu des Français dressés contre les Anglais. Jeanne, au nom de Dieu, n’est pas chef d’un parti. Elle est simplement et farouchement du côté des hommes, des femmes, des enfants qui souffrent de la guerre et de toutes les misères qu’elle provoque. Comme Péguy le fait dire à la jeune Hauviette, l’amie de Jeanne, dans sa première pièce consacrée à notre héroïne nationale, en 1897, l’urgence est de tuer la guerre, de faire la guerre pour tuer la guerre, et pour que la liberté et la dignité l’emportent sur les forces d’oppression et de mensonge.

Ce langage-là, ces convictions libératrices, on les entend aussi en ces temps qui sont les nôtres, si l’on veut bien les entendre. On les entend en Ukraine, à Kiev et au-delà : les manifestants de la place Maïdan l’ont attesté avec vigueur. Je le sais par un de ces manifestants. Ils voulaient passer de la peur à la dignité, de la captivité imposée par le système hier soviétique et aujourd’hui russe, pour être eux-mêmes, un peuple libre. Et cette lutte continue, contre vents et marées.

Et cela vaut aussi pour la Syrie, où un peuple souffre d’un régime dictatorial et sanglant autant que des violences inspirées par des bandes djihadistes, elles-mêmes manipulées par ce régime. Nous sommes alors bien au-delà ou bien en-deçà des calculs de la Realpolitik, où l’on pèse de loin les bénéfices à récolter, en laissant les violents pratiquer leurs violences, en s’aidant parfois de terribles mensonges.

Faire la guerre pour tuer la guerre, pour empêcher le cycle infernal des représailles et des vengeances. Et quand Celui que nous appelons Dieu s’engage ainsi avec Jeanne, il est prêt à en payer le prix, et elle aussi avec Lui. Arrestation, emprisonnement, interrogatoires avec des juges roublards et acharnés, et qui savourent leur victoire face à cette petite « sorcière » dont ils font un bouc émissaire.

Mais face à Pierre Cauchon, ce fourbe, Jeanne rayonne. Elle sait que sa force ne vient pas d’elle-même mais du Christ crucifié, Celui dont la Passion remet à leur place tous les mensonges des gens qui se croient puissants et intelligents.

Jeanne, jusqu’à sa dernière heure et jusqu’à aujourd’hui, laisse transparaître cette logique du don qui bouleverse toutes les logiques du monde, qui « renverse les puissants de leur trône » et qui révèle la gloire de Dieu rayonnante sur le visage du Christ.

Passent les régimes politiques, les évêques et les maires d’Orléans ! Jeanne demeure, humble, présente, rassembleuse, et inlassablement, elle répond à la question embarrassante : oui, Celui que nous appelons Dieu agit en notre monde, non pas pour s’imposer, mais pour le ressaisir à travers la force de sa croix ! C’est comme une métamorphose. Lui, le Dieu vivant, vient tout prendre sur lui de notre humanité, le meilleur, le pire et le médiocre, et rien n’est jamais perdu de ce qu’il fait revivre ainsi, pour toujours !

Frères et sœurs, Jeanne nous appelle à ne jamais désespérer ni de nous-mêmes, du Dieu vivant et victorieux du mal, ni des capacités de relèvement qui sont inscrites en nous. Les logiques financières et économiques, si importantes pour notre avenir, ne peuvent pas suffire pour nourrir notre espérance. Sans rien refuser de ces logiques, nous sommes appelés à puiser à la source, dans nos consciences, là où nous parle Celui qui ne désespère jamais d’aucun de ses enfants.

Comme le disait hier soir Monsieur Serge Grouard et Mgr Blaquart, nous avons besoin les uns des autres pour refuser toute résignation et pour nous laisser conduire par la petite fille espérance, « cette petite fille de rien du tout qui traversera les mondes révolus » (Charles Péguy, Œuvres poétiques, La Pléiade, 1941, p.174).

Et Jeanne d’Arc est comme elle !

+ Claude DAGENS

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