Le blog de Mgr Claude DAGENS

ACCOMPAGNER DANS LA NUIT. Homélie pour le 10e anniversaire de la mort du Père Carré, au couvent de l'Annonciation, le 16 janvier 2014

20 Janvier 2014 Publié dans #Homélies

ACCOMPAGNER DANS LA NUIT. Homélie pour le 10e anniversaire de la mort du Père Carré, au couvent de l'Annonciation, le 16 janvier 2014

« Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible. » (Luc 24,31) Ce n’est pas une illumination, c’est une sortie de la nuit. Mais, pour sortir ainsi de la nuit qui est en nous ou qui nous enveloppe, il faut que quelqu’un nous accompagne et accepte de marcher avec nous dans notre nuit, plus ou moins obscure.

À la fin du mois de juillet de l’année dernière, le pape François a incité avec vigueur les évêques du Brésil à susciter une Église qui réchauffe les cœurs et qui soigne les blessures, en s’appuyant sur la rencontre de Jésus avec les pèlerins d’Emmaüs. Le Ressuscité choisit de les accompagner dans leur nuit. Et le pape insistait : il nous faut apprendre à rejoindre ceux et celles qui sont dans la nuit, à comprendre leurs raisons de douter et de se révolter, en marchant à leur rythme et en apprenant, avec eux, à sortir de la nuit et à s’ouvrir à l’invisible.

Celui qui, le premier, accompagne ainsi dans la nuit, c’est Celui qui a affronté la nuit. Ce Jésus ressuscité qu’ils reconnaitront plus tard, c’est l’homme de Gethsémani et du Golgotha. C’est le Fils qui a crié vers son Père en s’abandonnant à lui. C’est ce condamné à mort qui a été trahi par un de ses compagnons, renié par un autre et tourné en dérision par la foule de Jérusalem, comme un pauvre homme vaincu par ses ennemis. L’homme qui marche sur la route d’Emmaüs reconnaît le chemin qu’il a lui-même parcouru, il est d’autant plus proche de ces deux pèlerins désemparés qu’il a fait l’expérience de la violence et de la peur et ce qu’il vient donner à ces deux hommes, c’est ce qu’il a lui-même reçu : la victoire inespérée du Père qui est venu réconcilier le monde avec lui. Et le geste du pain rompu révèle humblement cette étonnante force de résurrection et de réconciliation, que nous sommes libres d’accepter ou de refuser.

Cet accompagnement de la mort, le Père CARRÉ savait le pratiquer. Beaucoup en ont été les témoins, jusqu’à leur dernière heure. Car il y avait en lui ce mélange de force et de douceur par lequel il participait lui-même à la Pâque du Christ. Il savait, par son ministère de prêtre, que rien, vraiment rien, n’empêche la lumière et la miséricorde du Christ de venir à nous et d’être accueillies par nous.

Et il savait, de tout son être d’homme livré au Christ, qu’il était toujours possible d’aller puiser à cette source de l’Amour, de l’Agapê, « qui excuse tout, qui croit tout, qui espère tout, qui endure tout », et qui « trouve sa joie dans la Vérité ». Parce que cette source jaillit du cœur du Dieu vivant, du Père des miséricordes, du Fils humilié et glorifié et de l’Esprit Saint consolateur.

Cette Agapê douce et puissante, nous ne devons pas la rabaisser. Ce n’est pas de l’indulgence qui consisterait à oublier les offenses, ce n’est pas cette tolérance qui finit par tout accepter. C’est la force vive qui traverse les mensonges, les impostures, les trahisons, les silences méprisants, et qui, en ressaisissant tout, vient tout renouveler. Cela s’appelle la Résurrection, qui, dès maintenant, participe à ce travail de renouveau, auquel le pape François nous appelle.

Et je devine le sourire du Père CARRÉ qui perçoit sans doute, à sa manière, ce « printemps de l’Église » qu’il désirait si fortement, en souhaitant la venue d’une nouvelle génération de chrétiens « qui mettront leurs forces au service d’autres batailles (non pas celles d’une restauration), mais celles d’une reconstruction… Ils modifieront, de l’intérieur, le visage de l’Église… Ce n’est plus le pape qui formulera un vœu : “Que chacun dise : je suis ici chez moi”, c’est chacun d’eux qui livrera à tous son expérience : “Ici, je suis aimé” » (Chaque jour je commence, p.92)

Seigneur, donne au Père CARRÉ de nous apprendre à pratiquer ce combat, ce combat dont la source est dans ton Amour humble et fort qui trouve sa joie dans la vérité, ce combat qui nous demande d’accompagner dans la nuit, même si nous-mêmes avons du mal à avancer vers ta lumière, ce combat dont nous ne percevons que quelques signes de victoire, souvent très cachés, et parfois aussi très inattendus et très beaux.

« Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent. » (Luc 24,31)

+ Claude DAGENS, évêque d’Angoulême,

membre de l’Académie française

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