Le blog de Mgr Claude DAGENS

LA NATION FRANÇAISE ET L'OUVERTURE À L'UNIVERSEL. Homélie lors de l'Eucharistie, à la cathédrale d'Angoulême, pour l'anniversaire du 11 novembre 1918

12 Novembre 2013 Publié dans #Homélies

Nous avons entendu l’appel du prophète Michée : « Homme, le Seigneur t’a fait savoir ce qui est bien, ce qu’il réclame de toi : rien d’autre que pratiquer la justice, aimer la miséricorde et marcher humblement avec ton Dieu. »

Et nous avons entendu aussi l’avertissement de Jésus, dans la grande parabole du jugement dernier : « Vraiment, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »

Quel rapport entre ces paroles et l’anniversaire que nous célébrons aujourd’hui, à l’aube d’une année où nous allons faire mémoire de cette première guerre mondiale qui a commencé en août 1914, dont on pensait, en France et en Allemagne, qu’elle ne durerait que quelques semaines et qui a continué à faire des ravages et des centaines de milliers de morts dans toute l’Europe, jusqu’à l’armistice signé à Rethondes, le 11 novembre 1918 ?

Quand Dieu nous demande de pratiquer la justice et la miséricorde et de marcher humblement devant lui, ou quand Jésus explique à ses disciples que tout acte de don à l’égard de ceux qui ont faim et soif, qui sont malades ou en prison, est un acte accompli à son égard, nous pensons spontanément que ces appels s’adressent à des personnes, à chacun de nous.

Ne faut-il pas comprendre aussi que ces mêmes appels concernent les nations, ces entités politiques et culturelles qui composent le tissu de notre humanité, en chaque continent ? Et il ne sera pas difficile de montrer que cette première guerre mondiale a permis, à sa manière, de vérifier, au moins à certains moments, la réalité de la nation française, plus grande que toutes les différences dont elle se compose, et en particulier ces différences qui étaient devenues des sources d’affrontements politiques, à la fin du XIXe siècle, et au début du XXe siècle, lorsque l’État devenait laïque et que l’Église catholique se dressait face à lui en position défensive ?

On sait que l’expérience de la guerre et de la coexistence humaine qu’elle permet a beaucoup fait pour que ces antagonismes s’atténuent : entre les curés et les instituteurs, entre les « cléricaux » et les « anticléricaux ». Face aux souffrances de la guerre, la fraternité était la plus forte et on ne pouvait plus traiter l’Église comme une menace pour l’État, puisque des catholiques étaient là, avec tous les autres, et qu’ils partageaient les mêmes épreuves.

Mais ce rappel de la fraternité des tranchées ne suffit pas. Durant cette période, un autre phénomène s’est manifesté : l’ouverture à l’universel, qui fait aussi partie de notre tradition et de notre identité nationales. On l’oublie parfois, ou on voudrait l’oublier, et l’on imagine que notre identité nationale serait d’autant plus forte qu’elle exigerait le rejet des gens venus d’ailleurs, des étrangers, de ceux que l’on appelle aujourd’hui des immigrés.

Cela n’est pas conforme à la réalité de notre histoire : notre peuple s’est toujours constitué, depuis l’époque de Clovis, à travers la rencontre et le mélange de populations diverses, et ne venant pas seulement des pays européens, comme tout au long du XIXe siècle, mais aussi de nations lointaines, et notamment des pays africains qui constituaient l’Empire colonial, puis l’Union française, du Sénégal à Madagascar, sans oublier les pays du Maghreb.

Cette ouverture à l’universel, que nous voudrions parfois oublier ou renier, fait partie de ce qu’il y a d’essentiel dans la Tradition chrétienne : « Chaque fois que vous avez accompli un acte de don pour ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait », nous dit Jésus.

La nouveauté de la religion chrétienne, c’est cette alliance intime entre la cause de Dieu et la cause des hommes, à commencer par les plus fragiles. On ne peut pas se réclamer de la religion chrétienne, si l’on ne tient pas compte de cette étonnante révélation de Dieu qui, en Jésus, son Fils, s’identifie lui-même aux humiliés de ce monde, à ceux et celles qui restent au bord du chemin, et qui ne manquent pas seulement de pain et d’eau, mais aussi de respect et de confiance.

Ceci n’est pas un rêve. C’est un combat. Et la mission de l’Église en ce monde devenu parfois si fragile et si dur, c’est d’animer ce combat, ce combat pour l’ouverture à l’universel, au Christ universel, qui vient à nous, même si nous ne le savons pas, à travers ceux et celles qui attendent d’être reconnus, accueillis, respectés, défendus dans leur dignité humaine.

Et il est vrai que les moments d’épreuves, et même de guerres, peuvent être des moments où nous sommes encore plus appelés à sortir de nous-mêmes pour pratiquer le respect et le don, comme nous y appelle avec insistance le pape François. Nous, chrétiens, nous le faisons au nom de Jésus Christ, devenu notre frère. D’autres le font à cause de cette fraternité humaine qui fait partie de notre identité nationale. Il n’y a pas entre nous de rivalité. Il y a la conscience d’un même engagement, urgent, inlassable et parfois courageux.

+ Claude DAGENS

Évêque d’Angoulême

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